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Le cartable
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« Aujourd'hui, tous les écoliers, depuis l'enfantine, portent la même serviette à poignée qui est aussi celle des professeurs et celle de tout le monde. L'homme d'affaires a imposé partout son style et la pullulation de l'homme-serviette est un phénomène dont parfois s'inquiète le moraliste, lui-même porteur d'une serviette à poignée. On admet que le papier, dans sa prolifération démentielle, soit devenu le principal ressort des civilisations et qu'il faille un nombre considérable de serviettes pour en assurer le transport et la répartition. Mais, si les sacoches de plombier se transforment en serviettes de clerc, nous allons peut-être au-devant de soudures difficiles. Le funeste et l'ennuyeux se propagent à l'envi par la serviette, même quand elle est plate, vide, suffisante à elle-même, alibi en vachette et dignité en croco. Venu d'Asnières ou de Gao, le député, l'étudiant et le joueur de saxo font leur entrée à Paris avec une serviette à bout de bras, la même que nous voyons à l'écolier, à l'ambassadeur, au trafiquant de drogue, à l'huissier, au colonel, au patron, au fumiste aussi bien qui n'a jamais fini de trimballer ses paperasses de guichet en guichet. Le diable aussi en a une, forcément, comme tout le monde, pour mettre ses barèmes, ses formulaires, ses devis et ses feuilles de paye.

À l'heure où j'écris ces lignes, une nouvelle variété de serviette, étui plat à fermeture Éclair, vient de faire son apparition jusque dans le peuple des écoliers. On l'appelle porte-documents, appellation noble et pertinente et qui vient à son heure, car si tout charabia est aujourd'hui message, tout papelard est document et grâce aux maroquiniers, tous les ânes peuvent enfin se dire chargés de reliques. Quand on a un porte-documents sous le bras, ce n'est pas le moment de faire le zigoto, et un si grand nombre de porteurs de documents n'est pas fait pour égayer le séjour des cités. Cela m'incline à croire qu'un peuple vraiment libre se fout des documents et que le devoir du vrai document n'est pas de pulluler dans un étui baladeur, mais de se planquer dans un réduit pyramidal, une chambre forte, l'aisselle d'un pigeon voyageur ou le creux d'un corsage, l'épaisseur du donjon ou la bouteille à la mer. Et s'il est un porte-documents digne de ce nom, c'est bien le petit fourreau de plomb que naguère les forçats se carraient dans le quant-à-soi pour y cacher leurs secrets. »

Le cartable, Enfantillages, Editions Le Dilettante, Paris, 2009



Mots-clés : école |
01-09-2009 | Envoyer | Déposer un commentaire | Lu 667 fois | Public
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