14.07.2019
Louis
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La revue du 14 juillet 1964 s’est déroulée comme prévu, sans incidents graves, sauf qu’elle ne fut pas honorée de ma présence ; mais l’incident est ordinaire, vu que je n’ai, de ma vie, assisté qu’à une seule revue de ce genre, à l’âge de 12 ans, sur les épaules de mon père comme il se doit, l’année que Fallières présentait l’armée française au roi du Danemark. Je n’ai fait, depuis, que ressentir de plus en plus vivement l’énorme indécence qui prétend associer l’amour de la patrie à ce misérable anniversaire de guerre civile. C’est comme la Marseillaise. Si nous avons parfois cédé à des concours de circonstances qui nous pressaient d’oublier les paroles répugnantes pour nous émouvoir à la seule musique devenue bon gré mal gré symbole de ferveur française, maintenant c’est bien fini. Elle s’est abîmée en Algérie. Chers compatriotes, fermez vos gueules : ils sont venus jusque dans nos campagnes égorger nos fils et nos compagnes, mais vous avez débandé nos bataillons et prêté la main aux égorgeurs. Alors, chers enfants de la patrie, je vous en prie, écrasez un peu. Donc ce fut un 14 juillet célébré dans le calme et la dignité, comme l’exigeait le défilé d’une armée française victorieuse pour le compte de l’ennemi. On a pu croire, l’espace d’une minute, a un incident mais ce n’était qu’une attraction : le général De Gaulle s’était levé pour aller gesticuler devant M. Messmer à propos de je ne sais quoi et le public a bientôt compris qu’il s’agissait là d’une simple manifestation de prestige qui ne tirait pas à conséquence. Il n’y eut pas de pataquès comparable à celui du 11 novembre où, la musique ayant oublié de sonner « Aux Morts », le général se révéla incapable de commander lui-même la sonnerie, comme l’eût fait tout spontanément un véritable soldat et le moindre chef tel que Vendôme, Villars, Napoléon, l’adjudant Flick ou le maréchal Foch en grognant d’une voix claire : « Alors ? on ne salue plus les morts ? » Sans doute le général De Gaulle, peu sûr de sa clique, eut-il peur de n’être pas obéi ? En quoi il avait sûrement tort. C’est au 14 juillet dernier, je crois, que fut noté un autre genre d’incident à l’occasion du défilé. Le chef de l’Etat, selon les témoins oculaires, avait gardé ses mains en poches au passage de la Légion. Mais cela fut mis au compte de l’étourderie, l’armée en a vu bien d’autres. C’est ainsi d’ailleurs que l’a vue mon confrère Caviglioli qui en a donné ses impressions dans un remarquable article paru l’autre jour dans Combat. Autre incident bénin qui n’a été relevé que par un petit nombre de spectateurs arriérés. L’un d’eux, interrogé à la radio, s’est déclaré vivement ému en effet par la nouvelle cadence imposée aux chasseurs. Le fameux pas du chasseur a été aboli par le règlement qui aligne toute l’armée française au même pas standard, dont la mesure a été calculée selon le rythme du cosmos dont notre grand Métronome est le dépositaire bien connu. Il me semble avoir déjà écrit, au sujet des privilèges de pas dans l’armée française, un billet d’alarme à l’époque où les chefs de musique de la Légion furent mis en demeure de renoncer à leur cadence traditionnelle. C’était pendant la guerre d’Algérie. La mesure s’inscrivait dans le vaste programme élaboré en haut lieu pour accélérer la déchéance de l’esprit de corps jugé incompatible avec l’esprit d’obéissance gaulliste inconditionnelle. Dans le même temps, les mêmes autorités de la même subversion, anxieuses de mâter l’insolence des paras dont l’esprit combatif offensait la République, se demandaient s’il valait mieux les humilier sous un vulgaire calot d’aviateur rampant ou habiller tout le monde en para. Il fallait en finir avec la gloriole de ces bérets. Quiconque se distingue est en voie de se perdre. Et les ecclésiastiques l’ont bien compris qui laissent la soutane pour le complet et le complet pour le chandail. Toutes ces questions-là sont aujourd’hui sur le point d’être réglées, apparemment. Je n’insisterai pas sur les aspects philosophiques de cette victoire de l’indéfini sur le défini. Je vous laisse le soin de placer où il faut l’abolition du pas chasseur et la mort du passepoil dans le processus de convergence évolutive selon Teilhard de Chardin. Je reviendrai prochainement d’ailleurs sur le petit côté teilhardien du phénomène De Gaulle. Toujours est-il que la conversion du troupeau humain en magma indifférencié n’est pas pour demain. Les décrets de planification vestimentaire et de mise au pas standard n’empêcheront pas les gens de se distinguer par une tournure de béret, une allure de marche, ou tout autre signe plus discret où se réfugiera l’irréductible esprit de corps, le goût des privilèges et des responsabilités, l’increvable quant-à-soi, les petits agréments de la liberté et tout ce qui s’ensuit pour l’inquiétude des potentats. Le billet de Jacques Perret, 23 juillet 1964, N°828  
09.06.2019
Louis
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A l’heure où l’exode sacré se heurtait au droit de grève non moins sacré, à l’heure où toutes les voix de la radio nous rapportaient fiévreusement les échos de ce drame idéal qui rassemblait enfin le peuple français dans une compassion licite à l’égard de ses compatriotes en détresse, à l’heure où des foules innocentes et réduites à l’infâme condition de sinistrés pieds-noirs erraient dans Marseille en prenant le ciel à témoin d’un irréparable gâchis, à cette heure-là, dis-je, dans le faubourg Saint-Honoré à demi désert, quelques flâneurs étaient frappés d’extase ou de stupeur par la vision du général De Gaulle qui passait sur le trottoir en translation oblique. Apparition fugitive. Hiératique et même un peu raide il était vêtu de kaki démodé, son clair regard semblait fasciner le destin et ses pieds ne touchaient pas la terre comme il convient aux apparitions. Extrait d’une camionnette et enlevé dans les bras d’un livreur alerte, le portrait à l’huile du général, plus grand que nature comme il se doit, disparaissait bientôt sous le porche de l’Élysée. Livraison furtive, discrètement surveillée, on ne sait jamais. Un honnête homme se trouvant nez à nez avec une telle effigie pouvait fort bien relever le défi et, d’un coup de boule dans l’estomac, défoncer la toile. On cite en effet certains cas où l’envoûtement pratiqué à l’improviste aurait comblé tous les espoirs. De toutes manières l’iconoclaste éventuel pouvait arguer d’un mobile artistique, si j’en crois la photo de presse où le tableau fait un peu figure de navet. Si ç’avait été un beau portrait, le véritable portrait du général De Gaulle, il aurait été non seulement refusé par le conseil des initiés de cabinet, mais incinéré sur le champ comme attentatoire aux pudeurs d’État, et l’artiste serait actuellement gardé à vue, interrogé sans relâche sur les moyens et complicités qui lui auraient permis de s’introduire ainsi dans l’âme du chef et d’en reporter sur le visage tous les replis et détours interdits au jugement des mortels. Or, bien au contraire c’est un portrait de fidélité extrême à la légende, c’est l’homme du 18 juin (ou du 19, ou du 20, comme tous les personnages un peu mythologique sa date de naissance est incertaine), portrait de référendum et de mairie, exécuté dans le respect des canons publicitaires par celui-là même qui en fit la livraison à bras, M. Gaston Tyko, un ancien de Londres. Toutefois l’artiste n’a pas omis le détail ésotérique par lequel nous reconnaîtrons d’abord le chef de clan. Sa vareuse en effet ne porte aucune décoration, sauf l’insigne de la France libre. Ignorance et mépris de tout ce qui fut avant que lui-même ne soit. De Gaulle ne peut être décoré ou promu que par De Gaulle et ne souffrir d’autre marque ou appartenance que la sienne propre. Si les vulgaires nécessités de la politique l’obligent parfois à revêtir les insignes majeures de la Légion d’Honneur, sa vraie tenue de combat, la seule qui vraiment l’habille à son aise et le mette en possession de tous les moyens, c’est la vareuse de Londres avec l’insigne solitaire, suffisant et nécessaire, de la France libre, la croix de Lorraine familièrement appelée perchoir. Qu’il soit donc bien entendu, bien répété, bien confirmé que De Gaulle n’a d’autre mission que la prospérité de l’ordre gaulliste dont il est le fondateur et détenteur des sublimes secrets. Il est grand-maître d’une organisation semi-clandestine qui malgré ses victoires sur la France n’en finit pas de régler ses comptes avec les Français. François Brigneau a publié récemment dans l’Aurore un excellent reportage sur la Maffia, la vraie, la sicilienne, la seule qui ait droit à majuscule. Organisation vénérable mais aujourd’hui tombée en folklore et dont les exploits nous font un peu sourire, nous Français. A ce propos je rappelle, en passant, que cette croix dite de Lorraine est un emblème emprunté en 1451 à la maison d’Anjou et à la faveur d’un mariage. On sait que la maison d’Anjou régna longtemps sur la Sicile. Sans vouloir établir de filiation historique, il y a là pour les amateurs de sociétés secrètes matière à rêver sur le rôle mystérieux des emblèmes. Aspects de le France, Le billet de Jacques Perret, 8 août 1963, N°778  
05.05.2019
Louis
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Malgré des loisirs forcés je ne me suis pas beaucoup intéressé à cette histoire de parlement européen. Encore un écran de fumée, avec ce relent de soufre habituel aux émanations démocratiques. Voilà ou j'en suis à l'heure où les gens de bien nous pressent d'oublier un petit peu la patrie pour construire l'univers et nous conjurent de défaire un petit peu la France pour faire l'Europe. Quand on me parle européen je réponds baillage ou sénéchaussée, quand on me parle mondial je rétorque paroisse et quand on me parle social je riposte féodal. C'est me façon d'être constructif. Revenir au point de départ et s'arrêter au bon moment, ou essayer une autre route. Bien sûr, unité, universalité, c'est un vieux rêve, une noble hantise, elle sert de caution à toutes les entreprises d'hégémonie, à toutes les tyrannies autocratiques et doctrinaires. J'ai lu par hasard, je ne sais où, qu'un individu peu scrupuleux avait évoqué le Serment de Strasbourg, insinuant que Charles le Chauve essaya lui aussi de faire une espèce d'Europe et que sa mémoire devait présider aux débats. Les novateurs sont toujours friands de références historiques et les plus grossiers maquillages passent comme une fleur, surtout en France où la fabrication et l'enseignement de l'histoire sont entre les mains de gangsters. Pour ce qui est de Charles le Chauve je ne puis tolérer de le voir compromis à l'esbroufe dans une affaire aussi louche. Si j'en parle avec tant d'ardeur c'est que j'ai pour ce prince une affection particulière. Je le connais comme un voisin. Il a longtemps séjourné en face de moi, de l'autre côté de la Seine, à Pitres (Eure), d'où il organisait la défense de Paris contre les Normands. Dans ce village où les derniers paysans exhument encore les ossements de leurs pères gaulois et des pièces romaines, je connais un vieil homme établi là depuis mille ans. Il parle de ses aïeux carolingiens comme moi de mon grand-père, et quand il trouve un bout de poterie millénaire en plantant ses pommiers, il peut évoquer sans erreur le grand oncle Théodebert ou Landéric buvant un coup de cervoise, essuyant sa moustache rousse et racontant le dernier coup de main sur un drakkar échoué dans les rapides de Poses. « Les Normands, me dit-il, étaient en face, sur l'autre rive, et nous les Français, nous étions ici dans ce village aujourd'hui déchu qui fut résidence royale et place forte avancée sur le chemin de Paris. Je dois dire que mes parents, n'étant arrivés ici que vers 950, n'ont pas connu Charles le Chauve ; mais ils en ont beaucoup entendu parler. Il était bon prince, rude batailleur, homme de foi, administrateur sagace et protecteur de philosophes. » Quand je suis en vacances ou bord de la Seine je me sens loyal sujet de ce Charles II que les écoliers, la plupart des maîtres et presque tous les Français traitent avec une légèreté impudente, et je ne puis supporter de voir ce prince actif, ce débrousseur, ce bâtisseur, cet homme de métier requis au service des avaleurs de brouillards. Je pense que c'est pour son royaume que fut inventé le nom de France et qu'au prix d'efforts inouïs dont nos petits hommes d'État ne peuvent se faire idée, il a su confirmer le nom et la réalité française dans une Europe aussi tourmentée qu'aujourd'hui. Il prononça peu de discours mais parcourut à cheval, en chariot, en bateau, un nombre de lieues incroyable pour conjurer les périls, rassurer son peuple, déjouer les pièges, montrer enfin ce qu'était le métier de roi dans la société féodale dont il était le fondateur et le législateur. Certes, il a failli ceindre la couronne impériale et refaire une Europe à la manière de Charlemagne. Mais l'unité de l'Europe sous un monarque français résidant à Pitres (Eure), c'est une autre histoire que le parlement mâtiné de Strasbourg. Né français, je suis naturellement porté à croire souhaitable une Europe française. Ce n'est pas du patriotisme jacobin ni du délire cocardier à la Déroulède ; il s'agit d'un chauvinisme authentiques et raisonnable, d'un chauvinisme au sens original qui se réclame directement de l'auguste sobriquet de Carolus Calvus, premier roi de France et mon voisin de campagne. La République et ses Peaux-Rouges, Via Romana, 2012 Rester chauvin, 8 septembre 1949, n°58
06.02.2019
Louis
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L'agriculture n'est pas son affaire. Il le précisera notamment dans ses chroniques de Bâtons dans les roues : « Chaque fois que j'ai offert mes services au règne végétal, j'ai compris qu'un malentendu nous séparait ». Ainsi, peu après la plantation de trois rosiers dont l'avenir lui paraît incertain : « Pourtant, mes trois plants se mirent à pousser, les bourgeons s'épanouirent, les petites feuilles, déjouant mes pronostics, ne se roulèrent pas en cigares morbides et tout laissait prévoir un miracle, quand les pucerons se jetèrent dessus, par myriades. Horrible spectacle. La horde vermineuse, ivre de sève, gonflée de vert à s'en péter la peau diaphane, titubante et cuvant sa chlorophylle, ne laissa de mes rosiers que trois brins secs où pendillaient d'exsangues pédoncules. Quand même, ils ne moururent point et, ce printemps, les voyant reverdir héroïquement, j'ai attendu les pucerons avec une seringue à nicotine triple dose. J'ai eu le dernier mot. Alors les feuilles se sont mises à pousser d'une manière extravagante. Pas une fleur, pas une promesse de bouton, mais une frondaison tropicale. Je ne peux pas dire que ce soit laid, mais on ne cultive pas le rosier pour son feuillage, ça ne se fait pas. Les étrangers me disent : « Vous avez là une bien jolie plante grimpante, comment l'appelez-vous donc ? Il me semble avoir déjà vu ce feuillage-là quelque part. » Alors je parle d'églantier du Zanzibar ou de méziganthéa amélioré de Vilmorin, et au fond ils s'en fichent, mais moi qui sais, moi qui pourrais donner mon nom à cette curiosité horticole, je la considère comme le témoignage hyperbolique de l'impuissance heureuse, le monstre impubère et profus, et la pensée qu'une telle chose ait pu prospérer sous mon toit m'est extrêmement pénible. » Jacques Perret, portrait d'un homme libre
17.11.2018
Louis
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La dernière injure, 21 novembre 1952, n°218 La Radiodiffusion française a informé ses auditeurs de la mort de Charles Maurras, « condamné pour avoir dénoncé des patriotes. » Des instructions avaient sans doute été données pour que l'annonce ait un caractère d'objectivité strictement républicaine. De toutes les calomnies officielles, l'informateur a choisi le plus ignoble pour mieux tuer l'ennemi mort et bien rappeler à tous les Français qui auraient tendance à l'oublier, que la IVe République, née chétive dans la peur, survit dans le mensonge, qu'elle n'a commis des juges que pour l'exercice de ses vengeances personnelles, que le gang des épurateurs parvenus, acculé dans la forfaiture, englué de compromission, se voit réduit à la douloureuse extrémité de piétiner un mort pour sauver son petit restant de bénéfice. Il n'y a plus en France un honnête homme averti pour croire encore à cette énorme absurdité d'un Maurras germanophile et dénonciateur. Il s'est pourtant trouvé des hommes réputés honnêtes et assurément avertis pour cautionner de leur silence un mensonge qui, d'une façon ou de l'autre, arrangeait leurs affaires ; il s'est trouvé des couards distingués, de grandes âmes éperdues d'impartialité confortable pour larmoyer bruyamment sur des injustices lointaines, signer des pétitions inoffensives au nom d'une conscience universelle qui n'engage à rien et se taire devant Maurras injurié. Un vieillard si droit dans ses chaînes, une vérité si criante sous le bâillon, le spectacle est gênant. Ainsi la République, aux funérailles de son ennemi, a jeté sur le cercueil une dernière pelletée de boue. Bravo. L'ennui c'est que Maurras continue. Il laisse derrière lui deux ou trois vérités bien portantes que nuls tribunaux d'exception ne réduiront à merci, quelque prix qu'on y mette. Le semeur est mort, ayant vidé son sac, et le blé lèvera. Chroniques d’Aspects de la France La République et ses Peaux-Rouges, Via Romana, 2012
04.11.2018
Louis
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Vous savez que la mort de Louis s'en alla très malicieusement frapper son père dans une chambre d'hôtel, en Suisse, au plus haut de la neutralité hospitalière, 1 160 m au-dessus de la mêlée. D'un commun accord les belligérants se débarrassaient ainsi de leurs prisonniers invalides. Un an plus tard, sous contrôle d'une commission paritaire, la Suisse elle-même obtint le pouvoir de renvoyer dans leurs foyers tous ceux qui seraient jugés définitivement inaptes à peser tant soit peu sur le déroulement des hostilités. Les joies du retour sont douces-amères dans le convoi des bouches inutiles. A la gare de Lyon ni fleurs ni Marseillaise. Accueil charitable et scrupuleusement administratif. Marc ayant préféré nous prévenir sans préciser la date fit le chemin tout seul, assez lentement je suppose. Avant peu en effet je soupçonnerais l'affreuse idée qui lui trottait dans la tête à savoir qu'il rentrait chez lui comme un homme qui eût fait une fugue pour se dérober au combat, et pire encore : il se revoyait le 8 août 14 expédier à son fils l'autorisation de mourir à sa place. Il sera bientôt très surpris, confondu, d'avoir mérité une citation. Cette nouvelle je crois le rassura sur son cas mais il s'inquiéta d'une armée qui décorait les prisonniers. Une satisfaction plus sérieuse lui serait donnée par le service de place qui le récupéra pour lui confier la direction du bureau militaire de la gare de l'Est. La fonction impliquait, en plus des responsabilités, le port de l'uniforme ; il restait mobilisé, la dignité de servir ne lui était pas ôtée. Il en jouira jusqu'à la paix dont il appréciera le bienfait public mais qui le laissera pour toujours abîmé dans sa tristesse. Inutile de préciser à quel point chez nous, à la maison, les effets de l'armistice furent mélangés. Un million deux cent cinquante mille morts en chiffres ronds faisaient bien quelques centaines de milliers de familles à s'émouvoir en silence au bonheur des autres. S'il est vrai que Sparte et Tokyo réclamaient à leurs triomphes le cortège euphorique des veuves et des orphelins, la patrie n'a jamais eu chez nous que rarement et brièvement la tentation de se faire impitoyable et monstrueuse. Elle est venue discrètement se pencher sur l'épaule des pleureuses, et si Thérèse n'a pas fermé ses volets à la rumeur d'un peuple enivré de sa gloire, c'est bien que la Française dans son cœur le disputait à la mère. Ne doutant certes pas que le bon Dieu eût un faible pour la France elle aura sans doute essayé d'entrevoir l'autre manifestation d'allégresse, l'armée des morts définitivement consacrée dans son bleu angélique et rassemblée à l'instant même dans un surcroît de béatitude parmi les séraphins qui battaient des ailes. Mais la vision mystique n'était pas bien son affaire et le bonheur de son deuil ne lui fut pas donné. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas envie de raconter cette journée, sauf à dire que pour ma part il a bien fallu que je m'éclipsasse pour rejoindre mes camarades et prendre avec eux ma goulée de liesse. Bientôt le service du rassemblement des morts nous adressait un avis concernant les sépultures de fortune dispersées dans le secteur qui nous intéressait. On commençait d'y procéder à l'exhumation des corps enterrés à la hâte et de les réunir au cimetière militaire en cours d'aménagement. Nous étions autorisés, invités même, à déléguer un membre de la famille pour assister, tel jour, à l'opération. Mon père s'effrayait un peu de la peine et difficulté qu'il aurait à en dissuader Thérèse mais elle décida spontanément de ne pas y aller. Imaginant le spectacle elle en redoutait l'inutile cruauté mais plus encore y réprouvait l'impudeur de sa présence à l'étalage de son fils en état de nudité extrême. Le père évidemment se chargea de la mission et j'ose dire qu'il le fit très volontiers comme le témoignage le plus intime et ultime de l'amour paternel. Il me pria seulement de l'accompagner. A seize ans et demi je me trouvais à six mois de l'âge légal des engagements volontaires, et drôlement bon pour le service. Il avait très bien compris mon indécent dépit de voir la guerre se terminer sans moi. Je ne crois pas que Marc en sollicitant ma compagnie eût la secrète pensée de m'aguerrir aux choses de la mort, pas plus que m'en dégoûter d'ailleurs. Plutôt l'humble désir, et imprévu, de n'être pas seul. Raisons de famille, Via Romana, 2015
 Jacques Perret est né le 8 septembre 1901 à Trappes. Pour connaître son enfance et sa jeunesse, comprendre sa personnalité, il est indispensable de se plonger dans ses raisons de famille... « Vous commencez à comprendre que je ne suis pas ici pour raconter l'histoire d'une génération de tartufes. Et dans le cas où l'obsession d'une bourgeoisie nécessairement hypocrite vous obligerait à ricaner doucement, je ne vous retiens pas, vous trouverez bien assez de romans et mémoires qui vous diront la noirceur des familles. Je me souviens en effet que certaines d'entre elles donnaient lieu à commentaires indignés quant à leurs turpitudes ou égarements et je n'avais quand même pas l'impression que la nôtre fût d'une qualité exceptionnelle. Bien que difficiles sur le choix de nos familiers nous fréquentions une quantité de gens épatants. Je me souviens aussi qu'en certaines occasions et sous couleur de plaisanterie on se félicitait chez nous d'un rien de fidélité à l'image odieuse où la bourgeoisie elle-même se reconnaissait volontiers. N'oublions pas qu'elle fut toujours la première à décrire et fustiger ses travers et ses tares avec assez de complaisance pour mériter successivement la mort sur les champs de bataille et la sépulture dans les charniers de la Libération. Je dirai alors que si par instant un petit côté affreux bourgeois se manifestait dans la famille j'aime y voir aujourd'hui l'ombre portée de ses vertus. Quoi qu'il en soit et pour le temps que j'y ai vécu, les vents régnants étaient d'amour et d'harmonie, les discordes passagères et je veux m'en féliciter sans rien y trouver d'extraordinaire. Pour ceux que je n'ai pas connus, je m'en rapporte au souvenir des témoins, à la tradition, à quelques documents et si besoin est à la bonne foi de mon imagination ; au plus lui demanderai-je de broder sur des apparences qui n'ont jamais souffert aucun démenti que je sache. Si j'avais d'ailleurs quelques raisons de flétrir ma parentèle je me damnerais à le faire publiquement mais je n'ai que raisons de les honorer et je ne vais pas m'en priver, tant pis pour la littérature, si le rose lui déplaît je ne vais pas en rougir. » Raisons de famille, Via Romana, 2015
11.07.2018
Louis
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« Quand on parle d'échanges touristiques, cela veut dire que le touriste propage sur lui-même un certain contingent d'idées fausses et qu'il remporte sur autrui une quantité égale d'impressions vicieuses. Assez de balivernes sur les voyages qui forment la jeunesse ; c'est une formule moyenâgeuse qui donnait de bons résultats avec des locomotions moyenâgeuses. Le voyage pour tous est une institution burlesque. Sur cent voyageurs il y a quatre-vingt-dix sédentaires et il n'est jamais bon que les sédentaires prennent la route. Ce n'est pas que je méprise les sédentaires, beaucoup s'en faut, je les admire, je les chéris, je les conjure de rester fidèles à leur mission, solides au poste, car ils sont la joie, l'alibi et la raison des voyageurs. Pas la peine de voyager s'il n'y a plus l'espoir de secouer sa poussière ou de se chauffer le derrière chez les gentils sédentaires que la Providence a placés le long des routes pour faire le pain du voyageur et lui servir à boire en écoutant ses histoires. Et voilà qu'aujourd'hui les sédentaires infidèles se payent des voyages au Cap, des ouiquennes à Marrakech, des brevets de voyageur enfin, et qu'ils se les payent au sens le plus vénal du mot, comme on se payait jadis des quartiers de noblesse ou naguère des certificats de résistance ; c'est de la simonie. Dix mille kilomètres, pas une chemise mouillée, pas une ampoule au pied. Ce disant je n'exhale pas le dépit du voyageur écoeuré par la vulgarisation des voyages, car je ne suis après tout qu'un voyageur dérisoire, suspect, anxieux de l'étape et il se pourrait qu'en traînant ici et là, naguère, bon gré mal gré, je n'aie promu sur les routes qu'un sédentaire honteux, pour lui faire les pieds. Hélas ! la peau des pieds est longue à durcir, prompte à mollir, mais j’ai tout de même quelques souvenirs de pieds qui me cuisent assez pour envisager d’écrire aujourd’hui, les pieds à l’aise, une somme apologétique à la gloire des panards fumants et des nougats meurtris. » Chroniques, Arcadia Editions, Paris, 2005
07.04.2018
Louis
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 En librairie, le troisième tome des chroniques de Jacques Perret, parues dans Aspects de la France, entre 1960 et 1962 et principalement consacrées aux "événements" d'Algérie. Aux éditions Via Romana « N’étant pas lecteur du J.O. ma radiation des contrôles de la Médaille militaire m’a été signifiée par la rumeur publique. Le motif ne figure pas dans l’arrêt mais on devine bien qu’il s’agit d’une affaire de mœurs. J’ai dû me faire remarquer un jour que je me livrais en public à des exhibitions de vérités premières. C’est un exercice offensant à la pudeur de l’État. » Le ton est donné. Ce troisième tome, dans la continuité des deux premiers, nous offre des chroniques au style toujours aiguisé, cinglant et spirituel. Le contexte est grave, et l’essentiel de ces textes traite des évènements d’Algérie. Jacques Perret paiera cher, au propre et au figuré, ses attaques incessantes contre celui qui abandonne l’Algérie, ses Pieds-Noirs et ses harkis. Avant que l’injustice ne soit consommée par les accords d’Evian en 1962, et, à titre personnel, par sa radiation des contrôles de la Médaille militaire en 1963, cette série d’articles, écrits au plus fort de la tourmente, manifeste parfaitement son engagement patriotique, fil conducteur de toute sa vie. __________________________________ https://www.youtube.com/watch?v=gn-cccigy34  
17.03.2018
Louis
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On commence à savoir qu’à Bab-el-Oued, au cours de l’opération dite de Vigilance Républicaine, le nombre de Français tués par les forces de l’ordre gaulliste a dépassé 150. Les blessés en proportion. Rappelons que ce faubourg est habité par une population de riches nazis déguisés en ouvriers patriotes. Son attitude outrageait à la solidarité prolétarienne. Votez oui pour le restaurateur de l’unité française épurée dans son hexagone. En dépit des louables efforts du gouvernement pour présenter l’exploit avec humilité, on commence à saisir la besogne qui se fit derrière le bouclage et sous le bâillon. Tandis que les tireurs d’élite ajustaient les ménagères, le ratissage et la fouille s’effectuaient avec une telle énergie que les Musulmans eux-mêmes n’en croyaient pas leurs yeux. Ainsi Bab-el-Oued, ramassis de salariés fascistes, ne se vantera plus bêtement d’avoir donné ses fils pour le salut de la République et la libération de l’Alsace. Votez oui pour le justicier des cités orgueilleuses. On savait déjà que des avions militaires avaient bombardé à grenades lacrymogènes une population qui saura désormais pourquoi elle pleure. On commence à savoir que deux appareils particulièrement consciencieux ont exécuté des tirs à mitrailleuses sur une population qui avait encore à apprendre sur la haine des renégats. Le nom de ces aviateurs audacieux sera porté à la reconnaissance du peuple français en même temps que le texte de leur citation actuellement à l’étude. Votez oui pour un chef si bien servi. On commence à savoir que, peu après, la fusillade de la rue d’Isly, a fait 140 morts dans un cortège qui, par un odieux et vain stratagème, avait pris une apparence de procession familiale, comme si la vue de femmes et d’enfants pouvait détourner de leur devoir une compagnie de travailleurs au service de la fatalité historique. Le nom des officiers sera porté à la reconnaissance du peuple métropolitain en même temps que le texte de leurs citations actuellement à l’étude. Les drapeaux français capturés ou ramassés sur le terrain seront prochainement exposés dans la chapelle de l’Elysée. Votez oui le rassemblement des enfants de la Patrie. On commence à savoir que, contrairement aux informations d’un pouvoir trop beau joueur, ce ne sont pas des pieds-noirs postés sur de lointaines terrasses qui ont déclenché le tir. C’est bien à l’armée régulière gaulliste que revient l’honneur d’avoir ouvert le feu, feu roulant, chargeur sur chargeur. En outre, des constats ont été rédigés, photocopiés et mis en sûreté, par lesquels il est prouvé que la plupart des morts ont été frappés dans le dos ce qui établit sans discussion le délit de fuite. Votez oui pour le vainqueur de la nouvelle Isly. On se doutait bien que la vengeance gaulliste, atténuée par des informateurs trop soucieux de la modestie du pouvoir, s’était abattue en réalité avec toute la rigueur caractéristique des répressions républicaines, Mais on commence à savoir que M. Thiers fera figure de justicier pusillanime. Votez oui pour le père du peuple. Enfin nous savons que M. Ben Khedda, en son conseil, a décerné publiquement un satisfecit à l’armée française laquelle, dit-il, a suscité l’étonnement des observateurs par « l’heureuse rapidité de sa métamorphose ». Confondue par cet éloge sans précédent qui consacre le terme de sa glorieuse histoire, l’armée française ne songe plus qu’à regagner ses foyers dans le silence qui convient aux héros de l’obéissance absolue. Vous donnerez aussi votre satisfecit au plus illustre des Français, le seul qui puisse nous délivrer de ces millions de Français dont l’amour obstiné nous fait honte et nous blesse. Votez oui, et que le nom français désormais soit porté par la nouvelle race de Caïn. "Votez oui", Aspects de la France, 5 avril 1962, n°708  
Jacques Perret, graveur
Raisons de famille
Actes du colloque de 2005 à la Sorbonne
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