Le film Ernest le rebelle

Ernest le rebelle (1938)

 

Film de Christian Jaque
avec

Fernandel, Pierre Alcover, Arthur Devère,  René Génin,  Mona Goya,  George Irving,  Robert Le Vigan, Rosita Montenegro.

 

 

Plus d'info sur le site fernandel.online.fr

Ce qu'il pense du film...

« Il y a un roman qui s'appelle Ernest le Rebelle. Il vaut ce qu'il vaut. Comme c'est moi qui l'ai écrit, je suis assez tenté de croire qu'il vaut mieux que rien, mais je serai discret. En revanche, il y a un film qui porte le même nom, et comme je n'y suis pour rien, je ne vous cacherai pas mon opinion, qui est celle des honnêtes gens : c'est, indiscutablement, un franc navet.

Parole d'honneur, ce jugement n'est pas inspiré par une rancune d'auteur. Je ne suis pas moins vain ni prétentieux, ni susceptible que tout autre teneur de plume, mais si je proclame volontiers que les adaptateurs, cuisineurs de texte et techniciens du tripatouillage sont en général de petites cervelles et en l'occurrence de pitoyables artisans, je suis tout disposé à ne leur faire ici aucun grief personnel. Les verges sont pour moi, auteur vénal : il ne fallait pas vendre mes droits. Sachant que M. Fernandel était choisi pour incarner Ernest et sachant la fatalité qui condamne cet artiste aux plus affligeantes pitreries, je devais bien prévoir qu'en un vaudeville vil mon pur chef-d'œuvre serait changé.

Je ne vais donc pas crier au gâchis, au massacre, au vandalisme, ni à l'imposture. Après tout, le bouquin demeure, et pitié pour les Béotiens qui en ont tiré une sous-gaudriole de champs de foire, un spectacle « gondolant », comme dit l'affiche. Vu l'infime place que j'occupe dans la république des lettres, tout cela n'a pas grande importance. Je ne ferai pas de procès à tintamarre comme en fit M. Bernstein contre les impudents cinéastes recoupeurs de virgules et chahuteurs de personnages. Notre grand dramaturge peut bien trépigner, s'applaudir, tempêter et faire du vent, la postérité lui assurera le calme plat.

J'oublie donc ma qualité d'auteur, et je parle en lecteur d'Ernest. Sur la foi des affiches annonçant que le film est tiré du roman, je suis curieux de voir sur l'écran les aventures et les personnages évoqués dans le bouquin. Surprise. Je suis littéralement « refait » comme on dit. Tromperie évidente sur la marchandise. Ce n'est même pas une altération du sujet original, c'est une chose absolument différente. Soit, mais, ceci dit, et n'en déplaise à l'auteur, on pouvait faire à la fois quelque chose d'autre et de bien. D'accord ; le même titre peut servir de point de départ à d'innombrables chefs-d'œuvre. Mais je rappelle qu'il s'agit de cinéma, c'est-à-dire d'un monde où le génie est absent et le talent rare.

Voici comment les choses ont dû se passer approximativement :

— J'ai là un bouquin qui pourrait faire un film d'aventure comique épatant dit le premier cinéaste en mâchant son cigare dans le style Metro-Goldwin.

— Quel titre ? demande le deuxième cinéaste enfoui dans un fauteuil de cuir.

— Ernest le rebelle. Qu'est-ce que vous prenez ?

— Une fine à l'eau. Titre excellent, en effet. Et les personnages ?

— Eh bien ! il y a le héros qui s'appelle Ernest. C'est un brave musicien qui se trouve embarqué dans une suite d'aventures tropicales et qu'on voit sans cesse tiraillé entre ses habitudes de sédentaire et, comment dirais-je, enfin… le réveil de… de machin d'instinct de flibuste quoi ! Avec une ambiance de truc… enfin… atmosphère mexicaine à bloc et puis un peu d'émotion genre… genre machin quoi, vous voyez…

— Pas d'histoire. On en fera un imbécile. On foutra un sombrero à Fernandel et la partie est gagnée. Qu'est-ce que vous en pensez ?

— Ah ! bien sûr ! Fernandel ! Fichtre ! Mais ça va chercher dans les trois, quatre cents billets.

Le deuxième cinéaste consent alors à se redresser dans son fauteuil. Grâce à son initiative, à sa faculté de compréhension extraordinaire, l'affaire prend tournure. Ses yeux s'animent sous les lunettes d'écaille et son beau front génial s'illumine :

— Ça ne fait rien, dit-il. Fernandel en Mexicain c'est du gâteau. Et les autres personnages ?

— Il y a un certain Tom qui est pour Ernest une sorte de providence équivoque et… comment dirais-je ? avec un machin… une allure du tonnerre de Dieu quoi ! et puis un je ne sais quoi de… à la fois…

— Pas d'histoire. On en fera une brute. La femme ?

— Ah ! ça c'est le point faible. Deux rôles de second plan. Ernest se méfie un peu mais tout de même, par moments, on le sent qui éprouve une sorte de… truc ou plutôt de…

— Très bien, très bien, Fernandel… imbécile effarouché… une femme folle de lui… il fait le Joseph… sombrero… revolver… pan pan, la brute est balancée (mais pas de sang bien sûr), amour vainqueur, à la vie, à la mort, la femme dans ses bras, fondu, c'est du gâteau.

— Enfin, voyez ça. Lisez toujours le bouquin, ça vous donnera une idée.

Ceci dit, option sur le titre, option sur Fernandel, et au travail. On lit le bouquin, je dois dire, consciencieusement. On convoque même l'auteur : discussion courtoise, échange de vues, civilités. On lui fait comprendre, tout à fait gentiment d'ailleurs, que le cinéma en général et l'adaptation en particulier n'ont aucun rapport avec son talent, son grand talent littéraire. Au revoir et merci.

Le livre est alors remis entre les mains d'un scénariste qui connaît la règle du jeu et la gamme Fernandel sur le bout du doigt. Il fait alors ce qu'on appelle un « traitement » du bouquin ; c'est assez bien trouvé. Mais l'ombre obsédante de la vedette est là désormais qui s'impose avec tout son cortège de poncifs rudimentaires, éculés mais éprouvés. On essaye bien de sauver quelques épisodes du roman puisqu'on a payé pour s'en servir, mais le « traiteur », excédé par l'incompatibilité du personnage original et les exigences commerciales du Fernandel tout venant, ferme le bouquin et compose allègrement, dans la joie du créateur, un sous-vaudeville mexicain à la sauce Cannebière qui va s'enrichir entre les mains du découpeur d'un extrait standard du catalogue des gags et s'orner enfin par les soins d'un dialoguiste professionnel de répliques étincelantes dans le genre de celle-ci :

Ernest : Excusez-moi, Amiral, on ne dit pas : je vous aurai à l'oreille, on dit : je vous aurai à l'œil.

L'Amiral : Allez… allez… à l'œil… à l'ail, à l'ail… je connais, c'est pour la cuisine.

Voilà.

Les gags ne sont pas moins délectables :

En clouant une caisse, Ernest se donne des coups de marteau sur les doigts. C'est tout. Et celui dans le genre américain : Ernest entre dans la cabine de Tonio pour l'assommer avec une bouteille. La porte se ferme. Un temps, c'est Tonio qui sort seul avec un tronçon de bouteille. Vous avez déjà vu ça quelque part ? Moi aussi.

Tout ce monde-là vocifère et gesticule avec zèle. On a peut-être voulu faire une farce ? Mais pour faire une bonne farce il faut avoir l'esprit farceur, ce qui n'est pas une qualité vulgaire. On a voulu faire brillant, endiablé, trépidant ; on a fait confus. Une pauvre pagaïe sans étincelle.

Conclusion : si, pour subvenir à la carence de l'imagination qui paraît sévir dans le monde du cinéma, vous êtes amené à céder vos droits de reproduction à l'écran, essayez d'imposer la condition suivante :

— Je fais le scénario, le découpage et le dialogue.

Alors on vous répondra :

— Impossible, vous n'êtes pas du métier.

C'est peut-être dommage que le cinéma soit entre les mains de gens du métier. »
Je suis partout, décembre 1938

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